Au Brésil, l’Amazonie brûle dans l’indifférence générale

Un incendie brûle une réserve de la forêt amazonienne au nord de Sinop, dans l'État du Mato Grosso, au Brésil, le 10 août 2020. © Carl de Souza, AFP

Malgré une mobilisation mondiale l’an dernier, le poumon de la Terre se voit plus que jamais menacé par des milliers de départs de feux. Une catastrophe qui se poursuit à l’ombre de la pandémie de Covid-19 et dans l’indifférence générale. 

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Il y a un an, l’Amazonie brûlait sous le regard indigné du monde entier. Si l’émotion est depuis retombée, les incendies eux, sont repartis à la hausse cet été et pourraient s’avérer plus dévastateurs que l’année précédente. En tout, 2 248 départs de feu ont ainsi été enregistrés dans la jungle brésilienne en juin contre 1 180 en 2019, selon les données satellites de l’Institut national de recherche spatiale brésilien (INPE). Une tendance, qui se confirme en juillet avec 6 803 incendies survenus dans la région, contre 5 318 en 2019. 

Aussi dramatiques soient-ils, ces chiffres ne sont malheureusement “pas une surprise”, estime auprès de France 24, Cécile Leuba, chargée de campagne Forêts pour Greenpeace France. “Tous ces incendies sont allumés intentionnellement par l’homme et sont, la plupart du temps, liés la déforestation. Or, le déboisement a augmenté de près de 35 % entre août 2019 et juillet 2020”, déplore-t-elle. 

Les bûcherons clandestins ont surtout intensifié leurs activités pendant le confinement : la déforestation de l’Amazonie a ainsi augmenté de 64 % en avril et pendant la première semaine de mai par rapport à 2019. Ce déboisement massif s’explique en partie par la réduction des contrôles des agents de lutte contre les crimes environnementaux, liée aux restrictions de déplacement.

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Des feux qui deviennent “incontrôlables”

“Concrètement, les propriétaires terriens ont coupé énormément de bois pendant la période humide, c’est-à-dire entre janvier et juin. Ils ont vendu leurs stocks puis ont mis feu à la broussaille pendant la saison sèche entre juin et juillet. Brûler le terrain est à leurs yeux, un moyen de faire place nette pour leurs pâturages et leurs champs de soja”, explique la spécialiste. 

L’urgence écologique est d’autant plus réelle, qu’elle se voit aggravée par le réchauffement climatique. “Plus les températures vont grimper, plus l’écosystème sera sec et plus les feux vont devenir incontrôlables”, s’inquiète Cécile Leuba. Pour rappel, les incendies en Amazonie ont consumé plus de 900 000 hectares, l’an dernier.

Si un nouveau record risque d’être atteint cette année, son écho dans les médias comme au sein de la communauté internationale pourrait se voir reléguer au second plan. “Le contexte actuel n’aide évidemment pas. L’Amazonie avait fait la une de l’actualité l’an dernier lorsque l’actualité était un peu creuse. Mais les incendies peuvent difficilement rivaliser avec une pandémie mondiale”, remarque Hervé Théry, géographe spécialiste du Brésil, interrogé par France 24.

Un incendie brûle une réserve de la forêt amazonienne au nord de Sinop, dans l'État du Mato Grosso, au Brésil, le 10 août 2020. © Carl de Souza, AFP

Impunité pour les bûcherons clandestins

La déforestation peut se poursuivre, d’autant plus que ses responsables bénéficient d’un climat d’impunité quasi total. “Nous avons identifié 207 propriétaires qui ont mis le feu illégalement à des réserves protégées. Seulement 5 % d’entre eux ont reçu une amende pour ce qu’ils avaient fait”, précise auprès de Franceinfo, Romulo Batista, chargé de campagne Amazonie pour Greenpeace Brésil. Cette impunité se nourrit notamment du mépris assumé du pouvoir brésilien pour les enjeux écologiques. Cette année encore, le président Jair Bolsonaro a vertement rejeté l’existence des feux de forêts en Amazonie, évoquant “un mensonge”, malgré des données gouvernementales qui indiquent que des milliers d’incendies s'étaient déclarés dans la région. 

Déjà, l’an dernier, le dirigeant d’extrême droite avait nié une recrudescence des feux, malgré la pression de la communauté internationale. “La situation est aberrante. Jair Bolsonaro discrédite les chiffres du gouvernement mais aussi ceux de l’INPE qui reposent pourtant sur des analyses satellites. Ce sont des données brutes, scientifiques qui font référence et contre lesquelles on ne peut s’opposer”, insiste Cécile Leuba. “De même, les équipes de Greenpeace survolent régulièrement la région et ont pris des photos où l’on aperçoit très clairement les feux. On ne peut pas fermer les yeux”, ajoute la spécialiste.

"La Bible, les balles et les bœufs"

Mais le souci écologique ne rentre guère dans la politique d’un chef d’Etat notoirement climato-sceptique. “Bolsonaro multiplie les provocations, en s’adressant à son électorat, ce fameux ‘trois B’ (la Bible, les balles, les bœufs) qui regroupent les religieux évangéliques, les militaires et les propriétaires terriens. Pour lui, le développement de son pays ne passe que par l'ouverture des terres protégées à l'exploitation minière et à l'agriculture. Il y a donc peu de raisons que la situation évolue”, note encore Hervé Théry. 

Reste qu’au-delà de la catastrophe écologique, les incendies risquent d’aggraver la situation sanitaire, estiment les scientifiques. Les feux pourraient entraîner plus de maladies respiratoires et saturer le système de santé d’une région déjà fragilisée par le Covid-19.