Il y a 80 ans, le statut des juifs en France : "Un premier pas vers la politique du pire"

Une photographie de Philippe Pétain dans son bureau de vice-président du Conseil en mai 1940 parue dans L’Illustration, n° 5073 du 25 mai 1940. © Wikimedia

Le 3 octobre 1940, la loi portant sur le "statut des juifs" en France était promulguée par le régime de Vichy. Ce texte définissait juridiquement l'appartenance à une prétendue "race juive" et listait les professions interdites aux personnes concernées. Quatre vingt ans après, l'historien Laurent Joly revient sur la genèse et les conséquences de ce texte.

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"Le statut des juifs est promulgué". Dans son édition du 19 octobre 1940, le journal "Le Matin" fait sa Une sur le premier statut des juifs en France publié la veille au Journal officiel et promulgué quelques jours plus tôt, le 3 octobre, par le régime de Vichy. Ce texte remet en question, pour la première fois depuis 1791, la place des juifs au sein de la société. Quatre mois après l'arrivée au pouvoir du maréchal Pétain, une politique antisémite est impulsée au grand jour. 

La Une du journal Le Matin du 19 octobre 1940. © Wikimedia

Dans son ouvrage "L'Etat contre les Juifs, Vichy, les nazis et la persécution antisémite" (éditions Flammarion), l'historien Laurent Joly s'interroge sur les mécanismes de la persécution des juifs sous l'occupation. Pour France 24, il explique en quoi le statut d'octobre 1940 n'est pas qu'une simple transposition de la tradition antisémite française. Pour ce directeur de recherche au CNRS, Vichy cherche aussi à suivre le modèle nazi.

France 24 : Peut-on dire que dès l'été 1940, le régime du maréchal Pétain a impulsé une politique antisémite ? Dans votre livre vous parlez d'une "politique antisémite camouflée".

Laurent Joly : Tout à fait. "Camouflée", parce qu’au départ il y a dans le gouvernement du maréchal Pétain des hommes, comme le garde des Sceaux Raphaël Alibert, royaliste d’extrême droite, qui veulent un statut des juifs (Alibert annonce un "statut aux petits oignons"). Mais ils ne sont pas majoritaires. D’autres ministres préconisent d’avancer plus prudemment, d’autant que le décret-loi Marchandeau, pénalisant l’injure et la diffamation raciale, est toujours en vigueur. Il sera abrogé à la fin du mois d’août. Ces ministres-là estiment, Pierre Laval, dauphin et vice-président du Conseil, en tête, que des lois visant les centaines de milliers d’étrangers naturalisés français durant les années 1930 peuvent suffire à régler le "problème juif" sans choquer la population et tout en satisfaisant les milieux antisémites. D’où une révision massive de ces naturalisations décrétée dès juillet 1940, ainsi que le renvoi des naturalisés de la fonction publique, du barreau et des professions médicales. Depuis les années 1930, ces deux derniers secteurs étaient accusés, par la propagande nationaliste, d’être "envahis" par les juifs originaires de Pologne ou de Roumanie.

Pourquoi le gouvernement de Vichy décide-t-il d'établir un statut des Juifs en octobre 1940 ? A-t-il subi une pression de la part de l'occupant?

Vers le 10 septembre 1940, le gouvernement français apprend que l’administration militaire allemande en zone occupée a l’intention de légiférer contre les juifs. Les partisans du statut reprennent du poil de la bête, si l’on peut dire. Le ministre de l’Intérieur, le maire néo-socialiste de Bordeaux Adrien Marquet, avait préparé, en parallèle d’Alibert, un projet de statut des juifs. Son successeur, le très ambitieux et opportuniste Marcel Peyrouton, le reprend à son compte dans un ensemble de trois lois, amendées par les autres ministres et le cabinet civil de Pétain puis validées au début du mois d’octobre 1940. La première à être publiée au Journal officiel abroge le décret Crémieux qui faisait des juifs d’Algérie des citoyens français. Les deux autres, parues six jours plus tard, touchent l’une les juifs étrangers, qui peuvent être internés sur simple décision administrative par les préfets de zone libre (loi du 4 octobre 1940), et l’autre les juifs français (loi du 3 octobre 1940). Ce dernier texte est le plus important. 

Que comportait ce texte ? 

D’abord, il pose une définition du juif qui, de fait, s’applique aux deux autres textes et a une valeur quasi-constitutionnelle. Est "regardé comme juif" tout individu dont trois grands-parents étaient de "race juive" ou deux seulement si son conjoint est juif. Les fonctions publiques considérées comme conférant de l’influence, d’instituteur à directeur dans l’administration en passant par gardien de la paix ou magistrat, sont strictement interdites aux juifs. Les emplois subalternes restent ouverts aux hommes à condition qu’ils aient des titres militaires. Les femmes juives dans l’administration sont de fait exclues de toutes les fonctions publiques. Au total, 3 000 juifs et juives ont été licenciés en application du statut des juifs.

Ces textes découlaient-ils simplement de la tradition antisémite française ?

La liste des professions intégralement fermées aux juifs (enseignants, officiers dans l’armée, magistrats, etc.) renvoie clairement aux mots d’ordre de l’antisémitisme français depuis l’affaire Dreyfus. Mais la définition du juif s’inspire directement des lois de Nuremberg. En fait, Vichy avait les outils pour mener une politique antisémite sans passer par le statut, sans passer par la loi raciale. Le choix du statut découle assurément aussi d’une volonté d’alignement sur le modèle allemand à des fins d’insertion de la France dans l’ordre nouveau européen. Depuis la fin des années 1930, tous les pays se situant dans l’orbite du nazisme, dont l’obsession antisémite est bien connue, adoptent une loi raciale, même l’Italie fasciste (1938) où la tradition antisémite était peu prégnante.

De quelle façon ce statut a-t-il changé la vie des Juifs vivant alors en France ?

Il bouleverse la vie des 3 000 personnes licenciées et de leurs familles. Parmi elles, des centaines d’enseignants, qui subissent l’humiliation du renvoi en décembre 1940. Mais il y avait environ 300 000 juifs en France. La plupart n’ont donc pas été directement victimes du statut. C’est par conséquent dans ce qu’elle signifie, symboliquement, que la loi du 3 octobre 1940 change la vie des juifs en France. Désormais, ils sont des citoyens de seconde zone, stigmatisés pour leur appartenance à la "race juive" (dont d’ailleurs le législateur ne donne aucun critère de définition). Surtout, le statut des juifs sonne comme un signal inquiétant, appelant d’autres lois raciales, d’autres discriminations, auxquelles on ne s’attendait pas de la part du gouvernement français. C’est donc un choc profond.

Comment avait réagi la population française à l’époque ?

Vichy craignait une réaction hostile de la population et de l’administration. Or la loi est passée assez inaperçue, et a été appliquée par les agents d’État avec une célérité à laquelle on ne s’attendait pas. Certes, on remarque que des Français et des Françaises qui tiennent leur journal sous l’occupation, souvent des intellectuels, en font mention, y voyant la preuve d’un alignement stupéfiant sur le racisme nazi. Mais, dans la société française sonnée par la défaite et les difficultés matérielles de l’automne 1940, le statut des juifs n’a pas provoqué d’indignation.

Peut-on dire qu'il s'agit de la première pierre d'une politique de persécution qui mena jusqu'à la déportation ?

Bien sûr, on ne sait pas en 1940 ce qui se passera en 1942. Mais il est certain que, dès octobre 1940, il est clair dans l’esprit des dirigeants de Vichy que dans la France de demain, intégrée dans l’Europe d’Hitler, les juifs français vivront au ban de la nation et que les milliers de juifs étrangers, internés en masse, seront renvoyés en Allemagne, en Pologne, etc., bref refoulés de France. En cela, le statut des juifs et la loi du 4 octobre 1940 sur l’internement des étrangers de "race juive" constituent assurément un premier pas vers cette politique du pire que le gouvernement Laval-Pétain acceptera de conduire à l’été 1942.

Certains encore aujourd'hui tentent de minimiser le rôle du régime de Vichy dans la persécution des Juifs en mettant en avant le fait que 75% des Juifs de France ont été sauvés. Que leur répondez-vous? 

Mon livre comprend un chapitre entier destiné à réfuter les arguments "minimisateurs" forgés par la défense de Pétain et Laval en 1945 et recyclés jusqu’à nos jours par certains auteurs. D’abord, ce pourcentage est un écran largement trompeur. Ce qu’il faut regarder c’est le nombre de juifs que les Allemands ont pu obtenir dans un pays qui, comme la France, présentait des atouts pour la survie incomparablement plus élevés qu’en Belgique ou aux Pays-Bas (la superficie du pays, l’existence d’une zone libre puis d’une zone d’occupation italienne protectrice, la faible présence policière allemande, etc.). Dans cette perspective, 74 150 déportés, soit trois fois plus qu’en Belgique, c’est absolument considérable.

Ensuite, et le plus important, est d’observer attentivement les bilans année par année et d’en comprendre le sens. La rétractation de Vichy à l’été 1943, la décision annoncée par la SS de ne plus faire de distinctions nationales et de conduire elle-même la politique de traque entraînent la déportation, en un an, de 23 300 juifs. Or, à l’été 1942, lorsque la collaboration policière fonctionne à plein régime sous la houlette de Bousquet, c’est près de 26 000 juifs qui sont livrés en deux mois ! Le rôle criminel de Vichy se trouve précisément dans ces deux mois terribles. Pourquoi à l’été 1942 le gouvernement Laval n’a-t-il pas agi comme à l’été 1943, où il "résiste", sans péril d’ailleurs, à la pression nazie ? Parce qu’à l’été 1942, ses dirigeants sont convaincus que l’Allemagne va gagner la guerre, qu’ils veulent alimenter la politique de collaboration, se débarrasser d’apatrides "indésirables" et obtenir l’autonomie de la police française en zone occupée (l’obsession de Bousquet). C’est pour toutes ces raisons qu’ils ont abandonné des milliers de vies à la machine de destruction nazie.

80 ans après, un procès se déroule actuellement à Paris, celui de l'attentat antisémite contre l'Hyper Casher en janvier 2015. Des personnes ont été assassinées et prises en otage parce que juives. Comment observez-vous la persistance de l'antisémitisme aujourd’hui en France et comment l'expliquez vous ? 

En 1944, la Milice, comme Touvier et sa bande à Rillieux, assassinait des juifs, simplement coupables d’être juifs. En 2012 et 2015, des terroristes islamistes ont assassiné des juifs pour les mêmes raisons, avec une violence inédite en France depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette persistance, ces réitérations sont déprimantes. Reste qu’on observe, par différents sondages d’opinion réalisés depuis 1946 en France, une certaine baisse structurelle des préjugés antisémites, même s’ils restent à un niveau moyen relativement haut. Environ 20 % des gens interrogés en 2014 considèrent encore que les juifs ont trop d’influence dans la finance, la politique et les médias. Un sondage réalisé en 2019 à la demande du magazine Marianne semble attester qu’une large partie des Français (près des 2/3) ont désormais conscience que les juifs sont des cibles injustement visées lorsque cela va mal dans la société. C’est un progrès notable.

Que faudrait-il faire selon vous pour combattre ces préjugés ?

C’est bien de poser des interdits, le négationnisme et l’antisémitisme sont des délits. On supprime sur YouTube une vidéo outrancièrement pétainiste, etc. Toute société doit en poser, mais ce n’est pas ce qui marche sur la durée. À part l’éducation et la culture, qui expliquent, créent l’empathie et la réflexion critique, je ne vois pas de solution miracle.

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