LREM devient Renaissance : "Le nom est devenu plus important pour le positionnement d'un parti"

Le président français Emmanuel Macron, alors en campagne pour sa réélection, s'entretient avec l'ancien Premier ministre et maire du Havre Édouard Philippe. © Ludovic Marin, AFP

En décidant de se rebaptiser "Renaissance", le parti du président Emmanuel Macron s'inscrit dans une tendance qui se généralise dans le paysage politique français : le renouvellement des labels des principales formations. Pour le politologue Christophe Sente, l’accélération de ce phénomène est symptomatique d’une période de transition politique où la forme compte désormais plus que le fond.

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Législatives 2022 © Studio graphique FMM

"En Marche", "La République en marche" et désormais... "Renaissance". Le parti politique d'Emmanuel Macron a une nouvelle fois changé de nom jeudi 5 mai. Une décision présentée par son délégué général, Stanislas Guerini, comme un "mouvement de refondation" du parti présidentiel, pour l'"élargir".

D'autres formations politiques françaises ont récemment emprunté le même chemin. À l'extrême droite, le Front national a ainsi été rebaptisé Rassemblement national (RN) en 2018 – sa présidente, Marine Le Pen, désirant marquer une rupture avec son père, Jean-Marie Le Pen, qui l'avait précédée à la tête du parti. À gauche, lors des dernières échéances électorales, Jean-Luc Mélenchon a été tour à tour le candidat du Parti de gauche en 2012, de La France insoumise (LFI) en 2017, et de l'Union populaire en 2022.

De son côté, la droite gaulliste, aujourd'hui rassemblée sous l'étiquette "Les Républicains", a connu non moins de six appellations en soixante-dix ans de vie politique, depuis la naissance du Rassemblement du peuple français (RPF) en 1947. Comment expliquer ces changements de plus en plus réguliers des noms des principales forces politiques françaises ? Éclairage avec Christophe Sente, docteur en sciences sociales et politiques et collaborateur scientifique du Centre d'étude de la vie politique (Cevipol) de l’Université libre de Bruxelles, spécialisé dans l’histoire des idées et des partis politiques.

France 24 : En présentant le nouveau nom de "Renaissance", Stanislas Guerini a défendu un "parti populaire qui a vocation à être ouvert" pour "toujours faire le choix des Lumières contre l'obscurantisme". La Renaissance et les Lumières sont des mouvements historiques européens ; avec sa nouvelle appellation, le parti présidentiel semble donc conserver la vitrine du libéralisme "éclairé" et europhile prôné par Emmanuel Macron en 2017. Est-ce un bon pari électoral, à l’aune des scores obtenus par LFI et le RN au premier tour de l’élection présidentielle ?

Christophe Sente : Le parallèle historique est effectivement juste, mais on peut chercher là une signification encore plus profonde : il y a une volonté chez Emmanuel Macron et ses partisans de cliver sur des questions comme celle de l’Europe. Ses concurrents les plus médiatisés, le Rassemblement national et l’Union populaire, sont à différents degrés opposés à l'Europe telle qu’elle est construite aujourd’hui.

On a donc le symptôme d’une difficulté sémantique chez Renaissance : parvenir à s’affirmer dans un clivage opposant modernité et europhilie d’une part, et nationalisme ou populisme de l’autre. Et ce alors que le concept de populisme commence à être éculé, et que le drapeau européen ne permet plus vraiment de remporter une élection en France.

Cette nouvelle dénomination est symptomatique d’un parti qui cherche à identifier par une marque son positionnement vis-à-vis d’un paysage politique qui n’est plus façonné par l’opposition entre la gauche et la droite.

Du Rassemblement du peuple français aux Républicains, la droite gaulliste a connu six noms de parti différents depuis 1947. Quand on songe à la stabilité des dénominations des formations politiques chez nos voisins britanniques ou allemands, faut-il voir dans ce renouvellement régulier des labels politiques une passion française ?

Il est vrai que l’Allemagne demeure un des pays où les dénominations sont les plus stables et où les partis politiques sont peu ou prou ceux nés après 1945, à quelques exceptions près.

Mais ce renouvellement des noms de partis politiques, qui peut apparaître comme une passion très française en 2022, est en fait très partagé, et très européen. Il remonte à 1989, avec l’effondrement de l’URSS, et s’observe ainsi dans la Tchécoslovaquie d’alors. En Europe de l’Ouest, l'Italie a été la première touchée par ce phénomène. Silvio Berlusconi, pour ne citer que lui, a maintes fois changé le nom des structures politiques le représentant.

En France, le renouvellement des dénominations ces dernières années est symptomatique de programmes politiques moins lus qu’autrefois. Le nom est devenu plus important pour le positionnement, exactement comme pour une entreprise. Ce n’est pas un exercice aisé : l’enjeu pour les partis politiques est de se libérer des vieux labels que sont le communisme, le socialisme ou le libéralisme.

Alors que le parti présidentiel opte pour le concept de "Renaissance", Marine Le Pen recherche désormais le "Rassemblement" (national) et Jean-Luc Mélenchon l'"Union" (populaire). Les formations politiques chercheraient donc plus que jamais à rassembler ?

Le rassemblement est un objectif permanent de la politique, logique : la mathématique électorale n’est pas à réinventer. Ces nouvelles dénominations sont le reflet de trois formations qui épousent le concept venu d'outre-Atlantique des "catch-all parties" – les "partis attrape-tout" –, qui n’ont plus vocation à représenter des classes sociales mais plutôt des agrégats d’individus. Leur but : séduire, si ce n’est la totalité du corps électoral, au moins le plus grand nombre, en se positionnant moins sur des fractures socio-professionnelles.

Même Jean-Luc Mélenchon n’est pas étranger à cette tendance, et l’évolution de ses choix terminologiques le prouve. Il y a vingt ans, un radical comme lui aurait parlé de lutte des classes. Aujourd'hui, il préfère le terme "peuple". Ces évolutions dénominatives sont portées par une transition : au slogan du "ni-ni", l’offre politique préfère une posture que l’on pourrait traduire par "et-et".

Mais lorsqu’un parti comme le PS décide de se fondre dans une Union populaire plus vaste le temps des législatives, un risque se profile : celui que la disparition du label entraîne aussi celle de son capital électoral traditionnel.